Fantoches : 50 ans après les indépendances, y a-t-il des Etats viables en Afrique ?

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Philippe Hugon et Mahamadou Camara

Philippe Hugon est directeur de recherche à l’IRIS (Institut des Relations Internationales et Stratégiques), en charge de l’Afrique. Professeur émérite, agrégé de Sciences économiques à l’université Paris X, il est notamment l’auteur de Les Suds dans la crise (Armand Colin, 2009)
Mahamadou Camara est un journaliste malien, directeur de publication du site d’information http://www.journaldumali.com.

François Hollande a confirmé que l’intervention française au Mali ne prendrait fin que lorsque le pays serait en sécurité. La déliquescence de l’ancien fer de lance de la démocratie africaine pose la question de la viabilité de certains Etats africains.

Les événements actuels au Mali, et surtout la façon dont ils sont arrivés, révèlent à quel point certains des pays africains qui apparaissaient pourtant comme les plus stables aux yeux des Européens sont en réalité des châteaux de sable. Comment expliquer qu’un grand pays syncrétique comme le Mali puisse se retrouver morcelé aussi rapidement ?

Philippe Hugon : Le Mali a été un pays organisé, constitué de syndicats, de partis politiques structurés, d’organisations paysannes qui ont garanti un certain temps un respect démocratique des institutions et de la transmission du pouvoir. Avec le temps, ce pouvoir s’est progressivement délité et a laissé apparaître des connivences entre les hauts gradés de l’armée, mais aussi des dirigeants politiques, et des réseaux mafieux. Ainsi, ce régime qui paraissait démocratique s’est avéré profondément corrompu et a fini par en payer les frais. De plus, le Mali a également subi les conséquences de ce qui s’est passé dans d’autres pays, tels que la Libye et l’Algérie avec le retour d’Aqmi.

Le pays est également une zone vulnérable sur le sur le plan écologique. La désertification galopante et la fragilité des écosystèmes participent à la pauvreté et donc la vulnérabilité des populations, aussi bien au niveau des réseaux mafieux que des questions sanitaires. L’ensemble de ces phénomènes a fini par créer une zone non contrôlée par le gouvernement, ce qui a laissé la place à de nombreux trafics dans le nord du pays, puis à la venue de groupes salafistes. Ce phénomène n’est pourtant pas nouveau et j’ai moi-même écrit il y trois ans un article sur « la somalisation de l’arc sahélo-saharien ».

Mahamadou Camara : Si notre pays a longtemps été perçu, à juste titre, comme le fer de lance de la démocratie africaine, cela fait bien un certain temps que ce n’est plus du tout le cas. En effet, le pouvoir était complètement corrompu et cela au plus haut niveau. Certains proches du président soi-disant élu ont été pris la main dans le sac dans des affaires financières, des dirigeants militaires ou politiques ont trempés dans des trafics de drogue. Le plus grave  est que cela a fini par atteindre un tel niveau d’impunité que plus personne ne faisait rien pour lutter contre. Et pendant ce temps, ce système pourrissait complètement la société malienne. Ce qui s’est passé avec l’armée est donc à l’image de tout le reste : des gens qui étaient proches des trafics et de la politique ont été gradés mais ne se préoccupaient en rien de la défense du territoire malien. Le coup d’État et la prise des territoires du Nord, la facilité et la rapidité avec laquelle ces deux évènements se sont produits montrent bien dans quel état était le pays.

Ces éléments sont-ils constitutifs d’un syndrome africain ?

Philippe Hugon : Comme je le disais, il y a peut-être un syndrome sahélo-saharien mais en aucun cas il n’est possible de parler de « syndrome africain », bien que l’on puisse retrouver ce genre de phénomènes au Soudan et dans une partie de l’Afrique centrale. Certaines zones d’Afrique ne sont pas du tout concernée par cela, des pays comme le Ghana, la Tanzanie ou le Mozambique, et plus généralement l’Afrique australe, sont dans des situations bien plus confortables et tout à fait différentes. Ils connaissent également des problèmes de malnutrition ou de famine mais rien qui ne s’approche de larges territoires non contrôlés où prospèrent mafias et radicalisme religieux.

Mahamadou Camara : De nombreux pays connaissent des situations proches de celle du Mali sur le plan géopolitique, culturel et énergétique mais ils ne se délitent pas tous pour autant. Je crois que tout cela dépend surtout de la capacité du pouvoir, de l’homme qui dirige le pays à faire respecter la loi. Un pays comme le Burkina Faso ne pourrait pas connaitre une telle situation à cause du charisme du président Compaoré. A l’inverse, un pays comme la Guinée pourrait être balayée du jour au lendemain, son armée n’est pas en très bon état et bien que le pouvoir en place soit légitime sur le plan électoral, le pays attend des élections législatives depuis 2010. Le Togo ou le Bénin quant à eux connaissent des pouvoirs assez forts mais pourraient exploser au moindre soubresaut, et c’est probablement ce qui a décidé l’intervention des Français, le potentiel explosif de la région. Il est effectivement probable que l’avancée des djihadistes ne se seraient pas arrêtée au Mali et se serait étendue à une partie de la région.

Qu’a-t-il manqué à l’État malien pour arriver à tenir ses frontières ?

Philippe Hugon : Il lui a tout simplement manqué une police et une armée dignes de ces noms. L’armée était ce qu’on appelle une armée mexicaine c’est-à-dire dans laquelle il y avait plus de généraux que de sous-officiers et  tout le monde le savait depuis longtemps. C’est d’ailleurs aujourd’hui, et plus que jamais, un enjeu majeur pour le Mali :la restructuration de son Etat mais également de son armée.

Mahamadou Camara : Il a manqué un pouvoir capable d’agir, de donner un ordre à l’armée. Le vieux proverbe si vis pacem para bellum (Qui veut la paix prépare la guerre) me semble plus que jamais convenir à la situation de notre pays à l’époque et le pouvoir a fait l’exacte inverse. La peur du coup d’Etat l’a poussé à affaiblir toujours plus l’armée. Et ça n’a pas manqué, l’armée n’a pas été capable de défendre le Mali.

L’occident a souvent fantasmé le succès des économies africaines primarisées. La stabilité politique de l’Afrique ne devrait-elle pas au contraire passer par une économie diversifiée donc plus stable et moins sujettes aux affrontements ?

Philippe Hugon : Il est certain que le facteur économique est essentiel dans la stabilité politique de l’Afrique et celui-ci se divise en deux axes. D’une part, la pauvreté et la vulnérabilité de certaines populations les poussent à entrer dans des logiques mafieuses afin de se protéger et d’acquérir plus facilement des ressources. D’autre part, les très grandes richesses que possèdent certains pays dans leurs sous-sols, minières, pétrolières et diamantifères, attirent les convoitises de nombreuses firmes et puissances étrangères ce qui pousse bien souvent au conflit. De toute évidence, la primarisation des économies africaines est un facteur très limitant de paix. Une fois encore, il n’est pas possible de parler de l’Afrique comme d’un territoire homogène et certains pays (Tanzanie, Ethiopie) se sont radicalement transformés et ne ressemblent plus du tout à ce qu’ils étaient il y a vingt ans. Cette stabilité économique passe en partie par une industrialisation comme le coton malien qui pourrait donner lieu à la mise en place d’une industrie textile mais aussi par la création d’un tissu diversifié de petites entreprises exploitant les potentialités de chaque pays.

Mahamadou Camara : Je crois que nous n’aurons pas la stabilité tant que nos citoyens n’auront pas les moyens de vivre correctement, d’envoyer leurs enfants à l’école et d’être tous éduqués. Mais cette progression du mode de vie passe effectivement par une économie performante qui dans le cas des économies primarisées ne profite bien souvent qu’à de micro castes dirigeantes et richissimes. Tant que nous n’aurons pas réussi à mettre fin à cela, les gens continueront à voter pour celui qui les paient le mieux et nous n’aurons jamais de vraies démocraties. Une fois encore, je crois que cela dépend notamment d’un homme ou d’un groupe fort, démocratiquement légitimes, capables de faire en sorte que l’économie profite à tous. Je reprends l’exemple du Ghana qui n’est un pays pétrolier que depuis quelques années et dans lequel la situation semble bien se passer. Enfin, il faut tout de même admettre que la situation globale de l’Afrique s’est beaucoup améliorée depuis quinze ans et que de manière générale les gens vivent mieux même si cela pourrait être grandement amélioré. Rappelons aussi que tous les Africains ne sont pas corrompus et vénaux. Certains d’entre eux sont des démocrates, créent des entreprises, participent à l’économie de leurs pays et se battent pour les libertés de tous.

La situation malienne révèle-t-elle la fin du rêve multiculturel africain ? Est-il temps de repenser les frontières de manière ethnico-religieuse ?

Philippe Hugon : En Afrique, la question ethnique n’apparait qu’en cas de conflit autre, la problématique de africaine n’est pas celle-là. Redessiner les frontières selon une répartition ethnico-religieuse mènerait sans aucun doute à la guerre. Le salut de l’Afrique c’est d’accepter la pluralité et de mettre en place des démocraties du vivre ensemble. Un pays comme le Mali ne peut s’en sortir que par une reconstitution de l’État, la mise en place d’un jeu démocratique et le lancement de projet de reconstruction qui mobilisent les populations.

Mahamadou Camara : Je ne crois absolument pas à cela : le Mali compte peu d’ethnies en comparaison de certains pays qui n’ont pas explosé, le problème ne me semble donc pas du tout lié. Si nous avons failli ce n’est parce que les ethnies ne s’entendent pas mais bien parce que notre pouvoir n’avait aucune prise sur son propre pays. Il n’y a aucun problème de cohésion ou de vivre ensemble au Mali, notre peuple est brassé depuis très longtemps et nous vivons très bien comme cela. Le MNLA a beau justifier ses actes en agitant le vieux mythe de l’Homme bleu persécuté par l’Homme noir, il ne s’agit que de fables. Depuis toujours, les Touaregs ont été inclus au processus politique malien, nous avons eu des ministres, des cadres, des chefs d’entreprises, des gradés et même un premier ministre Touareg. Des millions de Francs CFA ont été investis à chaque rébellion mais une fois encore la faiblesse de l’État a fini par laisser la place à des mouvements durs au détriment des autres populations locales. Le Mali a maintenant besoin d’une refondation totale, d’assises nationales dans les semaines à venir dans lesquelles se réuniront toutes les forces politiques, culturelles, ethniques, sociétales pour discuter et poser les bases d’un nouveau modèle malien. Ces assises devront déboucher sur des élections et sur un pouvoir légitime et fort qui tiendra ce pays et en refera l’État démocratique et solide qu’il était.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Bonaventure / guelewar.com